mardi 11 juillet 2017

"Civilisé", de Walter Ruhlmann


Publié par les éditions Urtica, « Civilisé » de Walter Ruhlmann regroupe les poèmes issus du recueil qui donne son titre à ce livre, plus d'autres poèmes écrits entre 2005 et 2014.

« Civilisé », mais pas trop surtout, j'aurais envie de dire en lisant ces textes. Ou plutôt, civilisé à contrecœur, à cause d'un héritage pas toujours facile à porter, celui de la famille tout particulièrement, qui nous est plus ou moins commun à tous.

Car les poèmes publiés ici clament leur soif d'une vie intense, loin des codes, obligations sociales et toutes sortes de clichés. Une soif de liberté et d'aventures, bien entendu, qui est vécue comme quelque chose de sombre, par la faute des interdits amassés tout autour.

Il y a pas mal de sexe dans ces poèmes, des souvenirs de fêtes sombres, des portraits de femmes aussi, des souvenirs de mort familiales.

J'aime, en tant que lecteur, cette ambiance crépusculaire et ce sentiment d'urgence qui s'échappe de ces vers.

L'image de couverture est de Norman J. Olson.

Extrait de « Civilisé », de Walter Ruhlmann :

« Famille

La famille craint la fin,
elle suinte la peur ;
elle geint, elle pleure,
elle fait tout pour dramatiser.

Théâtre ambulant,
portes qui claquent,
paires de claques,
fouet, martinet.

Les fils électriques
une ombre ecclésiastique,
les démons et les ogres
déferlent, frappent et cognent
sur le fils éclectique.

Mais la famille relie
le fils indigne,
l'enfant prodigue -
celui fabriqué de ton sperme -
à tes tuyaux, tes souffles, tes yeux, ta peau.

La famille ferme les portes à l'espoir,
l'optimisme n'est pas de rigueur ;
la rigueur est tout ce qu'elle a à cœur
et son credo,
son hymne,
son fait,
se résume à la règle de l'endurance,
de marche ou crève,
du pain rassis et des souffrances
affrontées et digérées.
Endurées. »

Pour en savoir plus sur « Civilisé », de Walter Ruhlmann, qui est vendu au prix de 7 €, contact  : wruhlmann@gmail.com

lundi 10 juillet 2017

"Les agrès du plaisir", de Robert Roman


Publié par les éditions du Contentieux, « Les agrès du plaisir », de Robert Roman est consacré au sexe très brutal. 

Peut-être inspiré par des photographies d'un monde post-industriel (merci les usines fermées...), les textes qui composent « Les Agrès du plaisir » - une nouvelle et trois brefs pavés en prose (des « embuscades ») - semblent se dérouler dans ces lieux d'outre-tombe, voués à la mort autant qu'au plaisir, destinés à de véritables séances de torture en même temps que de plaisir.

Politiquement pas très correct, « Les agrès du plaisir » remplit son objectif : décrire les choses sans y mettre du romantisme, ou alors, il sera très gothique. Quant à savoir s'il y a là-dedans de l'humour au dixième degré ou pas du tout, je vous laisse juges.

Extrait de « les agrès du plaisir », de Robert Roman :

« Deuxième embuscade

Tapis. Deux experts du fondement. Un couple de narines aux frémissements dilatés. Grand écart animal. Chutes d'airain . Nombrils en creux. Une envie de starting-block à l'extrémité des talons. La sueur se déplace dans le repli des peaux. Le mascara vacille. Titube un vagabond nocturne. Son air penché a séduit. Feu ! Nos sloughis s'élancent. Placage en règle et bâillon de rigueur. Les haillons dispersés se tendent vers les étoiles. Des doigts de fer se vissent dans le fessier. Un dard anxieux féroce le passage, visite les muqueuses, possessionne l'intérieur, travaille l'empalement. Le rouge et le blanc s'entremêlent dans un tournoiement de filaments Mouvement de croupes. Le premier se rétracte. Le vagabond, allégé ; esquisse un regard de plaisir. Son orifice murmure une prière secrète. Le second l’enfourche et l'exauce. E pal devient câlin, sa semence, une douceur. Retrait. Son postérieur déborde. Ils ont disparu.

Un vent chaud souffle dans on entaille. »

L'illustration de couverture est de Pascal Ulrich. Les photographies des pages intérieures sont de l'auteur.

Pour en savoir plus sur « Les agrès du plaisir », de Robert Roman, qui est vendu au prix de 5 €, contact : romanrobert@gmail.com

mercredi 5 juillet 2017

« Alpha-bêêê », de Sébastien Kwiek


Publié par les éditions « La chouette imprévue », « Alpha bêêe », de Sébastien Kwiek, n'est pas un recueil de poèmes, comme on aurait pu s'y attendre dans ces chroniques, mais une « fable théâtrale ».

De plus, comme précisé en quatrième de couverture, « Alpha bêêê » ne comprend pas tous les ressorts d'une pièce de théâtre, dans le sens classique du terme. Il n'y a pas d'histoire, pas de personnages identifiés.

En fait, chaque tableau de cette fable théâtrale comprend un titre dont la première lettre suit l'ordre de l'alphabet. Ce livre est composé de 26 parties distinctes entre elles, sans ordre chronologique. Et chaque personne qui s'exprime est simplement nommée d'une lettre (celle de la lettre de l'alphabet qu'elle illustre), et d'un chiffre, par exemple A1.

Cependant, derrière cette apparente disparité de fond (aux dépens de la forme) qui semble caractériser « Alpha bêêê », ce livre possède une véritable unité thématique.

En effet, chacun des tableaux décrit une situation de travail, dans laquelle, au nom de la concurrence et de la maximalisation des profits économiques, l'humain est ravalé au rang de chose, elle-même désignée par cette lettre et ce chiffre, ou de… mouton !

Sont ainsi mises en scène un accident de travail, un licenciement, une écoute psychologique, cette dernière constituant le mince lot de consolation face à la violence au travail, à moins qu'il ne s'agisse de cette fameuse pantoufle, représentée à la une de couverture, très joli bien de consommation.

En résumé, « Alpha bêêê » de Sébastien Kwiek, résume bien les problèmes très actuels qui touchent notre société et contre lesquels il serait bien que l'on se batte. 

Les illustrations (dont celle de couverture) sont de Fabian Lemaire.

Pour en savoir plus sur « Alpha bêêê », de Sébastien Kwiek, qui est vendu au prix de 10 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://www.lachouetteimprevue.com/

lundi 3 juillet 2017

"Deux", de Philippe Jaffeux



Il est des livres qui sont faciles à lire et je ne les aime pas toujours, les trouvant trop superficiels.
Il est des livres qui sont difficiles à lire et que je n'aime pas lire, car ils sont tout simplement illisibles, expérimentaux pour le plaisir de n'être pas compris et d'en foutre plein la vue aux profanes.
Et enfin, il est des livres qui valent la peine d'être lus, même s'ils sont difficiles à lire.

« Deux », de Philippe Jaffeux, publié par les éditions Tinbad, appartient pour moi à cette dernière catégorie de livres.

Comme toujours chez l'auteur, il s'agit d'une suite de phrases qui peuvent être lues dans le désordre, même si elles sont dites par deux personnages n°1 et n°2 et même si elles sont destinées au théâtre, comme précisé sur la couverture.
Le temps est ici circulaire, c'est celui de l'informatique, de l’immatériel. Il n'y a ni passé, ni futur, le temps se contente de s'enrouler sur lui-même.

À l'infini, presque, les deux personnages parlent de l'absence de ce Il. Très vite, bien entendu, le lecteur comprend que ce Il n'apparaîtra jamais, tel un Dieu, seul point commun avec lui, en l'absence de toute transcendance.

C'est pour cette raison que ce texte m'a parfois fait penser au « génie » d'Arthur Rimbaud, dans son énonciation. Il est celui qui peut tout faire, même si finalement, il ne fait rien, cette certitude amusante se renforçant au fil des pages.

Et finalement, cette absence de « Il », n'est pas un problème, car l'important, c'est que le « Nous » apprend très vite à se situer par rapport à ce « Il ». Malgré ses incapacité (aphasie) et immatérialité (alphabet comme seule image à offrir), le « Nous » acquiert sa dynamique dans ses interlignes, ce qui fait de l'ensemble de ce livre quelque chose de lumineux.

Dans ce dialogue à bâtons rompus qui s'étale sur deux cent trente pages, j'ai juste regretté les quelques phrases bâties sur des répétitions d'assonances, le lecteur ayant l'impression qu'elles ne relèvent que de la virtuosité du jeu de mots.

Il n'en demeure pas moins que se dégage de ce livre une richesse presque invraisemblable. La phrase, en nous entortillant avec elle, exprime à elle seule le tout du monde. Ce livre est une mine de formules, dont aucune ne peut se dégager par rapport aux autres, puisqu’il s'agit du résultat de l'instant : recomposition continue et instantanée d'un monde, malgré l'absence.

Extrait de « deux », de Philippe Jaffeux :

« N°1 : Ses lettres sont des organes qui sentent le point commun entre nos yeux et nos bouches. Nous habitons les voyages d'une parole qui ressemble à une image de notre hôte. Il déconstruit notre représentation parce que nous intégrons nos visions au moment de sa transparence.

N°2 : Le creux de nos existences s'organise autour d'un vide qui caricature son absence. La peau de notre langue recouvre la sensibilité de nos voix avec ses désirs inaudibles. Nos yeux musclent l'écoute d'un aveuglement qui répond à son aphasie éblouissante. »

Si vous souhaitez en savoir plus sur « Deux », de Philippe Jaffeux, qui est vendu au prix de 21 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://www.editionstinbad.com/ 

"Le crématorium inutile", de Valéry Molet


Premier recueil publié par Valéry Molet, en l’occurrence aux éditions Ex Aequo, avec « Le crématorium inutile » (rein que le titre, déjà, m'a titillé), je me suis senti en terrain connu.

En effet, j'y retrouve certaines des caractéristiques des poèmes que j'ai pu écrire il y a quelques années : goût des images poétiques, joli regard critique sur ce qui entoure l'auteur, et enfin, sensation issues de la fréquentation d'un sport (course à pied) et d'une ville (Vézelay) que je connais bien.

De manière générale, il s'agit dans ce livre d'impressions de vacances, de villégiature, qui se déroulent en divers endroits : mis à part Vézelay, l'Espagne, La Bretagne, Vincennes…

Il est question d'amour aussi dans ce livre, de l'amour d'un couple , plus précisément.

Cependant, la vacance de l'esprit fait ressortir le vide et donc l'inutilité de toutes choses, d'où cette ironie envers soi-même et cette distance envers l'autre, l'extérieur (humains comme paysages) qui, la plupart du temps, l'emportent, à mon sens.

Outre la richesse des images, « le crématorium inutile », de Valéry Molet vaut également par le sens des formules qui ressortent avec netteté, vous sautent à l'esprit, mélange de puissance lyrique (images) et concision de l'instant qui blesse.

Extrait de « Le crématorium inutile », de Valéry Molet :

« Dans l'horreur de l'été

L'été appartient aux pauvres gens
Le bruit s'extasie en sandalettes
Les orteils bringuebalent dans les bistrots
Les chevaux-vapeur scalpent les cervelles ornant
Leurs chiens de prénoms d'acteurs américains
L'univers est un panneau signalétique prévenant de la sortie d'engins,
Une chose insignifiante comme la biographie d'un auteur,
De l’humour noir comme un soleil aux teintes
tanniques.

Les couloirs aériens mécanisent les nuages
Chaque avion est lourd
La lune s'amincit ans sa gaine de gazole et de nuit
Le raffut des tracteurs admoneste les champs
insonores
Emblavés d'essence et butés de blés.

Et pourtant le petit Joseph s’épanouit
Avec ses yeux de cidre et de cassis
Son visage a une mine de limace après al pluie
Et ma femme discerne l'amour enfin crû
Tandis que nos deux vies dessinent une voûte en
arc de cloître
Et que les berceaux nous enferment et nous libèrent
tout à la fois.

Il n'y a plus que nous, parfois,
Qui formons une natte imparfaite
De cheveux gris et d'amour
Que le crépuscule maltraite
Comme l'océan deux-pieds droits
Peu importe si la nuit commue le jour en jour. »

Si vous souhaitez en savoir plus sur « Le crématorium inutile », de Valéry Molet, qui est vendu au prix de 10 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://www.editions-exaequo.fr/

lundi 26 juin 2017

"Les heures de battement", d'Alissa Thor



Premier recueil poétique publié par Alissa Thor aux éditions de l'Aigrette, « Les heures de battement » est un livre de poèmes courts en vers courts, marqué par la conscience de son propre corps.

Et c'est bien cette caractéristique, témoignant d'une sensibilité poétique affûtée, qui me fait aimer ce livre.

En effet, Alissa Thor montre comment le mental peut influer sur le physique. Comment les impressions, bonnes ou mauvaises du quotidien, se traduisent en sensations désagréables ou agréables pour le corps.

Ainsi, les poèmes réunis ici étonnent par leur justesse, car le lecteur ne peut que comprendre qu'il ne s'agit pas là que de mots.

Extraits de « Les heures du battement », d'Alissa Thor :

« Merveille

Tu entres
Dans mes bras

Comme

Le soleil
Racle
La cour

Retourne
La maison
De l'autre côté

Tout au fond de moi-même
L'air
Fait une embardée »

Et « Tipi

Rien à faire
Après tout ce temps

Je me fais toujours
Un bleu
Au même endroit

Je relève
La tête
Trop vite

Tape
Le coin
Dur

Mais qu'est-ce que
Je fabrique
Aussi

La vie
Accroupie
Sous la table
Enfouie
Dans la toile cirée
À carreaux
De la cuisine ? »

Le livre est précédé d'une citation extraite de « Des raisons d'écrire », de Francis Ponge.

L'illustration de couverture est de Nathalie Collange.

Si vous souhaitez en savoir plus sur « « Les heures de battement », d'Alissa Thor, qui est vendu au prix de 13 €, rendez-vous sur le site de son éditeur, http://www.maisondelapoesiedeladrome.fr/editions.html

"Poème-Passeport pour l'Exil", de Murielle Compère-Demarcy et Khaled Youssef

Publié par les éditions Corps Puce, dans la collection « Liberté sur parole », « Poème-Passeport pour l'Exil » est un dialogue poétique consacré à la séparation d'avec ses racines.

La séparation est d'ordre physique pour Khaled Youssef, puisque ce poète, vivant aujourd'hui en France, est né à Damas en Syrie, pays en guerre depuis plusieurs années.

La séparation est d'ordre mental pour Murielle Compère-Demarcy, qui décrit notamment l'état de stupeur produit par les attentats ayant eu lieu en France depuis 2015 (Charlie Hebdo, Nice).

De manière paradoxale, à première vue, à la puissance des longs poèmes de Murielle Compère-Demarcy, répond la sobriété des courts poèmes de Khaled Youssef, qui est plus directement touché par ces heurts qui touchent son pays d'origine.

Mais il y a peut-être là, la difficulté à exprimer l'inexprimable, qui est pris en charge par son interlocutrice.

Ainsi, le dialogue entre les deux auteurs fonctionne très bien, leurs styles respectifs se complètent, entre coups de chaud et pincement de cœur, comme :

« Dans un élan de démocratie
la société généreuse
m'a accordé la liberté d'expression

dans une boite de conserve » (Khaled Youssef)

Extraits de « Poème-passeport pour l'Exil », de Murielle Compère-Demarcy et Khaled Youssef :

« Des frissons font trembler
la carène
où le jour embarque
apte à se fracasser

où calfater ce quotidien
apte à prendre l'eau
dès le premier écueil

Des frissons parcourent
la carcasse
et le déploiement des œuvres vives
rassemble les reflets
de sa coque
pour mieux conquérir
Reconquérir
cette unité de soi
dispersée
dans les déchirures du monde » (Murielle Compère-Demarcy)

« Une autre rose
coupée de ses racines
s'est fanée ce matin
je l'ai inscrite sur la liste
des martyres de l'exil » (Khaled Youssef).

Le livre est préfacé par Nada Skaff.

La photographie de couverture est de Khaled Youssef. Les photographies des pages intérieures sont de Khaled Youssef et Michel Bourbier.

Si vous souhaitez vous procurer « Poème-Passeport pour l'Exil », qui est vendu au prix de 14 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://corps-puce.org

"Quelques mots migrateurs", de Patrick Joquel


Publié par les éditions Corps Puce, dans la collection « Cent papiers », dont c'est le volume 10, « Quelques mots migrateurs », de Patrick Joquel, est un texte engagé socialement - car consacré aux migrants - qui me paraît avoir atteint son but.

Celui d'interpeller le lecteur, non pas avec de grands discours théoriques, mais avec l’œil du poète qui décrit la réalité en images.

Sans compliquer le poème, sans l'alourdir inutilement, Patrick Joquel nous donne à voir les difficultés que rencontrent les migrants, une fois qu'ils arrivent en France. La question n'est plus de savoir si on les accueille ou pas, mais de savoir comment se sortir, avec de vraies solutions respectant le genre humain, de ce qui se passe sous ses yeux.

Extrait de « Quelques mots migrateurs », de Patrick Joquel :

«  Ils campent
cartons
palettes et bouteilles à la mer
bâches au vent
boues aux pieds

Ils s'organisent
Ils sont vivants

Bénévoles
certains les soutiennent
soupes
douches
recharge du portable
paroles et papiers administratifs
délit de solidarité

Ils agissent
et de biens moulés
de bien pensants bien droits dans leurs bottes
de bien sérieux démantèlent les campements
sauvages
Option dispersion
option mise à l'abri catégorie oubli
option étude au cas par cas
option retour garanti

Pourquoi ne prend-on pas plutôt en compte
leurs savoirs
leurs compétences
et leurs désirs
? »

« Quelques mots migrateurs », de Patrick Joquel, est accompagné d'une préface de Jacqueline Held. 

La photographie de couverture (de deux grands migrateurs) est de Jean Foucault.

Si vous souhaitez vous procurer ce livre, qui est vendu au prix de 8 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://corps-puce.org

lundi 5 juin 2017

"Notre désir de tendresse est infini", de Sébastien Ménard


Publié par les éditions Publie.net, "Notre désir de tendresse est infini", de Sébastien Ménard est une invitation au voyage, mais pas envisagée avec romantisme (Baudelaire). 

Il y a là plutôt un acte militant, le fait de vouloir rompre avec notre civilisation, notre façon de vivre uniformisée. C'est un appel à sortir de ça par une incantation lancée au lecteur, obéissant au rythme de la personne qui cherche son rythme de marche.

Les mots de Sébastien Ménard, traduisant cette posture d'accueil, sont faits pour être dits à voix haute. D'où ces reprises, d'où ces phrases courtes qui enchaînent volontiers des listes. 

Si la poésie de l'auteur est une poésie du départ, donc du mouvement, elle est aussi une poésie des campements, de la halte au milieu d'espaces, saisis à travers des images fixes, comme les personnages d'une crèche, avec notamment, cet ours.

Extrait de "Notre désir de tendresse est infini", de Sébastien Ménard :

"Nous avons allumé un feu nous avons regardé les flammes nous avons écouté les vents. Nous avons discuté tard car l'un d'entre nous tremblait. Nous avons dessiné dans la poussière - nous avons sifflé des mélodies nous avons soufflé des bougies. Nous avons poursuivi des silences feuilles de printemps - nous avons touché l'écorce des arbres comme nos peaux - nous avons nommé des plantes et les possibles - nous avons imaginé des plans et arrangé une cabane - nous avons cherché un poème nous avons écrit dans un carnet - nous avons déclenché l'obturateur de nos regards nous avons cru - un instant - qu'on pourrait tenir comme ça longtemps - nous avons sorti de nos tripes notre souffle tendre et chaud."

Je précise que ce livre est également disponible sous format numérique.

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Notre désir de tendresse est infini", de Sébastien Ménard, qui est vendu au prix de 15 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.publie.net/

dimanche 4 juin 2017

"Ici commence la frontière", de Pierre Moreno

Publié dans la collection Polder de la revue Décharge, "Ici commence la frontière", de Pierre Moreno se compose en fait de deux poèmes-fleuves, le premier donnant son titre au recueil, et le deuxième s'intitulant "Du cap".

Poèmes en vers libres, de longueurs diverses, toujours centrés sur la page (ce qui leur donne justement la forme d'un fleuve), les deux textes publiés ici sont d'une rare richesse d'images et montrent un souffle poétique qui va avec.

Les deux textes s'articulent autour de refrains qui les relancent, comme par exemple : "Ici commence la frontière" ou "Le cap est passé".

Un appel à chaque fois à passer les limites, à basculer dans un autre monde.

Le lecteur peut y voir plusieurs choses : un appel à l’aventure, ou plutôt à toutes les aventures imaginables, mais également un appel à basculer dans le monde de la poésie, où justement n'existent plus les limites de la réalité, où chaque image ouvre un nouveau monde merveilleux, autant meilleur que le précédent, parce qu'autre.

Même l'apparition du père, puis sa disparition, servent de prétexte à digressions.

"Ici commence une frontière", c'est un peu comme un palais des glaces. On s'y perd, sauf que les miroirs qui nous sont renvoyés, ne sont pas transparents, mais sont autant de peintures aux couleurs chatoyantes.

Extrait de "Ici commence la frontière" :

"Ici commence la frontière
Qui se dessine sur nos mains comme un
rivage inconnu
Comme la migraine et la soif
Comme le chant de l'alouette
Comme la lutte et le repos
Nous sommes arrivés un jour de carnaval
Et les cris des enfants pavoisaient les rues
blanches
A la terrasse d'un café
Nous avons dit "Passez !"
Au retour bariolé des fontes
Comme aux aiguilles d'une montre
Ce défilé nous attendait nous avions toutes
les audaces
Les yeux brillaient le ciel riait
Et toutes les portes de la ville
S'ouvraient devant notre passage
Nous disposions de nos chimères comme
d'un jardin clos sous nos mains
Et l'avenir en habit de fête avait rejoint le
cortège
Puis le soir est sorti de sa voûte de plumes
Languissant dans sa traîne ponceau
seigneur de haut parage
Entrouvrant sa poitrine de cerisier blessé
Sans s'étonner nos lèvres ont goûté de son 
sang
Te souviens-tu elles ont roulé
Comme des dés
Dans le corset entrouvert des rues
aromatiques (...)"

Les illustrations (dont celle de couverture) sont de Marc Gratas.

La préface est d'Alain Kewes.

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Ici commence la frontière", de Pierre Moreno, qui est vendu au prix de 6 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://www.dechargelarevue.com/-La-collection-Polder-.html

"Le cargo de Rébétika", de Guillaume Decourt


Huitième livre de Guillaume Decourt édité en six ans, "Le Cargo de Rébétika", publié par les éditions Lanskine, est le récit d'un séjour (de l'auteur ?) qui se déroule sur un lieu non défini.

En tout cas, ce séjour est un îlot temporel de douze mois dans la vie de son protagoniste.

On retrouve au fil de ces poèmes, des personnages typiques, dont voici à peu près l'ordre d'apparition : l'acupuncteur, Grupetta, un fauve (sale), Rébétika, Le tenancier de l'embarcadère, Aristide. Une succession de lieux aussi revient : la dune aux outrages, l'hôtel de l'existence, le Tombeau, la fontaine aux Affins. Et enfin, ce cargo de bananes qui n'arrivera jamais, en fin de compte.

Dans "Le cargo de Rébétika", le narrateur connaît deux liaisons avec Rébétika et Grupeta. On pourrait parler à cet égard d'obsession, tandis que dans cet espace, hommes et femmes semblent eux aussi obéir à leurs propres obsessions, pour lesquelles ils semblent avoir été construits, même si souvent, ils ratent leur mission (s'agissant par exemple de l'acupuncteur).

Dérision et préoccupation pour ces deux femmes, avec un soupçon de tendresse pour tous : voilà comment peut être résumée l'attitude de l'observateur de ces personnes d'inventaire.

Cette attitude contamine aussi le lecteur, car les images se succèdent à une telle cadence dans ces poèmes qu'il est difficile, parfois, de savoir de quoi il est question. De miracles inutiles peut-être ? 

En témoigne ce poème :

"Un feu de jupes se propagea sur toute
la surface à lapider. Ce n'était ni le sextant ni le brûlis qui générait
les pertes. Un animal douteux tirait avec
ardeur des panerées de friandises tandis que des enfants
léchaient la terre meule. On voyait des bocaux s'agiter
à leurs lobes terrestres."

En tout cas, la gravité finit par l'emporter. Et le séjour s'achève sur un poème en vers rimé, mais au rythme boiteux (de 7 et 3 syllabes), comme si l'auteur quittait son livre en traînant la patte :

"J'ai perdu mon panama
sur le port,
cette négligence m'a
fait du tort.
On n'est rien sans couvre-chef
aux abords
des femmes, j'ai des griefs
depuis lors.
C'était un beau panama,
large bord,
tissé en bombanaxa
pas retors.
J'en veux à la brise, au soir.
On a tort
de me moquer, l'accessoire
revigore.
C'était un vrai panama
de consort.
Je me sens démuni, las,
sans ressort."

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Le cargo de Rébétika", de Guillaume Decourt, qui est vendu au prix de 12 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://www.editions-lanskine.fr/

"Le bubon", de Florentine Rey

Publié par les éditions Gros Textes, "Le bubon", de Florentine Rey est le récit poétique d'un dialogue avec soi.

A travers l'excroissance qui apparaît sur la joue, l'auteur va apprendre à traiter ce mal inconnu dont même la disparition est mystérieuse comme un être à part entière.

D'abord, c'est une maladie, puis cela devient quelque chose qu'il vaut mieux comprendre.

Chacun des fragments poétiques qui composent "Le bubon" sonne - et pour cause ! - comme des éclats d'un même phénomène. Il y a du jeu dans tout cela, chaque poème doué d'exclamation est aussi un excès de langage.

A noter qu'une illustration (de Florentine Rey et d'Eric Martin) accompagne chacun de ces textes.

Extrait de "Le bubon" :

"Battre le BUBON, le forcer à prendre forme.
Goût de viande dans la bouche, chair en trop.
Le monde déformé entre en moi par BUBON, le monde CRU.
CRU, nuit noire dans la bouche, la logique ne passe plus, emmuraillée, corps clos, continuera à s'infecter si je n'arrive pas à transformer le CRU en mots.

Je remonte aux origines.
Le BUBON : résidu d'ancienne bouffe, déchet placentaire.
Hypothèse : le BUBON stigmate d'une grossesse non désirée chez une arrière-grand-mère."

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Le bubon", de Florentine Rey, qui est vendu au prix de 6 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://sites.google.com/site/grostextes/

"Nico, icône des sixties", de Christian Bulting


Publié par les éditions Gros Textes, "Nico, icône des sixties", de Christian Bulting est un ample parcours de vie de près de 100 poèmes découpés en plusieurs tranches (de vie) : vie d'adulte, voyages à Shanghai, La Havane et à St Petersbourg.

Ces poèmes de 25 vers chacun (sauf exceptions) sont assez longs : comptez 11, voire 13 syllabes par vers.

Cette caractéristique du style de Christian Bulting permet de définir les desseins du poète qui tâche de saisir en continu l'émotion incluse dans l'instant (parfois, certains poèmes s’enchaînent même entre eux), d'où la densité de texte nécessaire.

Ainsi, cette poésie est lyrique à l'américaine, comme du blues, résolument tournée vers les humains, et tout particulièrement vers les femmes, dont est traduite la sensualité : femmes connues ou inconnues, stars, lorsque leur présence médiatique fait irruption dans l'intimité. Traces de l'époque de la jeunesse de l'auteur aussi, amitiés qui continuent d'habiter le présent, par-delà la mort (par exemple, celle de Gilles Pajot, poète nantais décédé en 1992).

Extrait de "Nico, icône des sixties" : 

"Nico icône sixties incroyablement belle
Inimaginable disait Maureen Tucker
Sublime magnifique et elle le savait
Toi est-ce que tu le sais est-ce que tu le sais
Quand tu accordes tes escarpins à ta robe
A toutes ces futures fêtes chantait Nico
All to morrow's parties derrière une icône
Une pauvre fille une pâte humaine en proie
A la solitude la folie le manque
Qui flanque chacun derrière la surface
Lisse de l'apparence devant nous elle danse
Nous éblouit rayonnement de la chair
Ne suis qu'une paire de jambes longues jambes
Longs cheveux blonds lèvres pulpeuses yeux bleus
Que voyez-vous de moi vous qui me voyez
Ma souffrance est-ce que tu la vois est-ce que tu la vois
Et ma voix est-ce que tu l'entends ma voix
Basse lente traînante lourde sourde dit-elle
La même chose que mon grand corps ma voix
Basse lente traînante lourde sourde dit-elle
La même chose que mon grand corps ma voix
Écoutes-tu ce qu'elle module des courbes
Internes de ce que je suis moi Crista
Päffgen ce qui vient de mes gouffres mon vide
La corde tendue sur laquelle je vacille
Existence en quête de paix pas une icône"

Le collage de couverture est de Ghislaine Lejard.

Pour en savoir plus sur "Nico, icône des sixties", de Christian Bulting, qui est vendu au 10 €, rendez-vous sur le site des éditions : https://sites.google.com/site/grostextes/

"Lettres d'une île", d'Alexandre Billon


C'est une bonne découverte que celle de ce livre. C'est du moins mon ressenti de lecteur. Et il s'agit - semble t-il - d'un premier livre de poésie publié (par les éditions p.i.sage intérieur) pour Alexandre Billon.

"Lettres d'une île" est un recueil de 87 poèmes en vers libres, excepté quelques proses, de longueur de vers variables, mais toujours bien découpés.

Il se dégage de ces textes un amour de la vie permanent, même si parfois quelques petits problèmes se posent, qui sont évacués par le biais de l'humour.

Une attention très importante est tout particulièrement portée à l'environnement naturel, autant qu'humain, dans ces poèmes, ce qui contribue à leur faire prendre l'air du large et ce qui explique, en tout cas, mon goût pour ce livre.

On trouve aussi une palette de couleurs assez inhabituelle ici, la science (astronomie, physique, informatique), n'étant pas disqualifiée au profit de la seule littérature.

Bref, le lecteur peut se laisser surprendre par le tour que va prendre un poème, ne pensant pas au départ y trouver telle ou telle chose, tel ou tel animal.

De manière plus classique, il y a enfin une attention portée aux proches de l'auteur, sa femme, son fils (Jonas) qui s'épanouit à travers quelques poèmes d'amour.

Extrait de "Lettres d'une "île", d'Alexandre Billon :

"Dans le même pré

Aristote dit qu'être amis, ce n'est pas comme être deux vaches dans le même pré.
Toutes ces nuit sous la même lune quand même, à boire à la même eau, à attendre la même herbe, à prêter l'oreille pour l'entendre, à force de l'attendre. Et ces tempêtes.

Et ces soleils, ces nuages, ces ombres, ces mêmes lois naturelles imbéciles contre lesquelles lutter ou bien ne pas lutter.
Moi je suis persuadé que même s'ils ne jouent pas au Scrabble, cet âne et ce cheval-là, chaque jour, dans le même pré, sur le chemin du port, sont copains comme cochons. Et puis ils me rappellent un peu mes grands-parents, cette façon de s’aimer aussi, qu'ils ont eue à la fin, dans la même maison.
De passer leurs nuits, en chambres séparées, grogner un peu, aussi, bien sûr.
Et de ne pas le supporter
A la fin
Quand on en enleva un."

Pour en savoir plus sur "Lettres d'une île", d'Alexandre Billon, qui est vendu aux prix de 10 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://www.p-i-sageinterieur.fr

vendredi 19 mai 2017

« Un récit », de Chloé Landriot

Édité dans la collection Polder de la revue Décharge (supplément au numéro 174), « Un récit » est le premier recueil publié de Chloé Landriot.

Ce texte est en fait un récit primordial, celui de la genèse des éléments qui composent la terre : pèle-mêle, air, minéraux, eaux, végétation, arbres, bêtes et êtres humains (d'autres bêtes un peu spéciales).

À cet égard, je précise que ce récit n'est pas religieux, mais plutôt athée. Et d'ailleurs, ça se gâte quand l'homme a voulu se rendre maître de la terre et de la vie, à l'ère de raison, grâce à la science, ce qui nous rapproche dangereusement de notre aujourd'hui.

Après une illustration couleur qui symbolise la destruction de toute vie par les eaux, « Un récit » s'achève sur une note à la fois pessimiste et optimiste, car la fin des anciens hommes, c'est le début des nouveaux, dont on peut encore espérer quelque chose.

Dans sa préface, Jean-Pierre Siméon a raison de souligner le lyrisme de cette poésie. Cela me semble, en effet, caractériser le style de Chloé Landriot. Quelque chose d'ample aussi, de confiant en la nature, qui avance, sans être brisé dans son élan.

Extrait de « Un récit » :

« Nous avons été des arbres
Et le temps pour nous n'avait pas la même
    couleur

De notre apparition il n'est nul souvenir
Nul ne dit notre histoire
Pourtant chacun la sait au plus profond de soi

Nous avons été des arbres
Sans effort nos racines
Ont lentement plongé dans le sol
Faites pour épouser pour embrasser la terre
Pour l'étreindre sans fin au-delà de la vie -
Jusque dans notre mort nous épousons la terre
Amants indéfectibles - (...) »

Les illustrations (dont celle de couverture) sont de An Sé.

Si vous souhaitez en savoir plus sur « Un récit » de Chloé landriot, qui est vendu au prix de 6 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://www.dechargelarevue.com/La-collection-Polder-.html

lundi 15 mai 2017

"Le far West est un cimetière comme un autre", de Fabrice Marzuolo


Autoédité sur Amazon, "Le Far West est un cimetière comme un autre", de Fabrice Marzuolo est un recueil de neuf nouvelles qui, à mes yeux, vaut vraiment la peine d'être lu.

Rien que le le titre déjà !

J'ai à plusieurs reprises rigolé en lisant ces portraits de perdants solitaires, résolument perdants, résolument solitaires, mais qui connaissent toujours leur unique instant de liberté.

J'ai été surtout bluffé par ces jeux de mots qui sont autant de raccourcis spatiaux et temporels, et qui retombent sur leurs pattes, résumant sans fard des vérités vraies, tellement vraies qu'on ne les lit pas souvent.

En voici un exemple (mais il y en a plein d'autres) :

"Il a eu une belle mort, je l'ai entendu souvent ce machin, mais après une moche vie, ce n'est pas un exploit non plus ! Surtout qu'une moche vie, même courte, c'est l'infini à côté d'une belle mort qui dure le temps d'un pet que t'as pas le temps de dire ouf ! Pourtant j'en connais moi des qui ont eu tout moche, tout le long, jusqu'au bout ! Je sais que ça me pend au nez, que c'est bien parti pour cette sale misère, et les autres le sentent aussi, quand ils me voient arriver, je devine combien ils ne voudraient pas prendre ma place, pour rien au monde - la belle affaire ! S'ils croient que je la voulais, moi, ma place !"

(extrait de "Le comptable").

Ou bien visez-moi le réalisme de ce portrait :

"Mais c'était Michel que j'avais vu réapparaître un jour, dans une impasse. Il n'avait pas l'air à la joie; des orbites de prof en arrêt de dépression; une gueule tout droit giclée d'un pinceau expressionniste; tendance cavalier bleu culbuté de sa monture; plus largement - giclée d'une de ces œuvres tombées sur le cubique, tant, que pour différencier la toile de la palette, faut être un fameux expert. Voyez mieux sa tête maintenant, non ?"

Pour les lecteurs qui préfèrent les légumes ramassés au cul du jardin que dans les rayons bios des supermarchés.

Et pour vous procurer "Le Far West est un cimetière comme un autre", de Fabrice Marzuolo, qui est vendu au prix de 10 €, tapez le nom de son auteur sur Amazon.

"Gengis Jobs", de Jean-Marc Proust

Publié par les éditions Rafaël de Surtis dans la collection "Pour un ciel désert", "Gengis Jobs", de Jean-Marc Proust, est résumé par son titre qui est une contraction de Gengis Khan et de Steve Jobs.

Ainsi, ce livre constitue le résumé de deux vies parallèles, en apparence éloignées l'une de l'autre, car se situant à deux époques différentes, le Moyen-Age pour Gengis Khan et l'époque contemporaine pour Steve Jobs.

De plus, elles montrent la vie d'un conquérant mongol, d'une part, et d'un chef d'entreprise informatique, d 'autre part.

Là où ça devient intéressant, c'est que Jean-Marc Proust montre que ces deux vies-là sont non seulement parallèles, mais aussi équivalentes.

Leur moteur est toujours le même : une soif de pouvoir insatiable, et volontiers destructeur, voire auto-destructeur : d'ailleurs, ces existences se terminent par deux morts, ou solitaire, ou prématurée.

Plus extraordinaire encore : elles se ressemblent souvent dans leur déroulement.

Ainsi, on le sait : les conquérants d'hier (pouvoir militaire) sont devenus les chefs d'entreprise d'aujourd'hui (pouvoir économique).

Pour donner à voir ce qu'il entend dire, Jean-Marc Proust procède par collages, s'inspirant de deux livres de Michel Hoang et Walter Isaacson.

Le résultat de cette démonstration est impitoyable :

"XXXVII

    "J'ai commis beaucoup de cruautés et j'ai fait tuer un nombre incalculable d'hommes sans savoir si c'était juste mais ce qu'on dira de moi m'est indifférent.
     C'est sûrement pour cela que je n'ai jamais aimé les interrupteurs on/off sur les produits d'Apple".

La postface, intitulée "Citizen Khan" est de François Huglo.

L'illustration de couverture est de Joële Fontaine.

Pour en savoir plus sur "Gengis Jobs", de Jean-Marc Proust, qui est vendu au prix de 15 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://www.rafaeldesurtis.fr/

mardi 9 mai 2017

« 30 poèmes », d’Étienne Paulin

Publié par les Éditions Henry, « 30 poèmes » d’Étienne Paulin est divisé en trois séquences, avec, en plus de celle qui donne son titre au livre, deux autres parties intitulées « Pneus Dieu » (une seule page) et « Vers la vraie pacotille ».

Par rapport aux précédents recueils de l'auteur que j'ai pu lire et chroniquer, je trouve dans ce livre davantage de dépouillement (la plupart du temps) et une préoccupation plus importante quant au sens du poème.

En dehors de cette préoccupation, dont je ne me sens pas forcément le plus proche, ces courts poèmes en vers libres, également courts, me font irrésistiblement penser aux petites villes de province.

En effet, ils se passent toujours dehors et de préférence l'été. Et l'espace entre les strophes correspond à toute la somme de vide qui est contenue en ces endroits : vide social, faute d'un aménagement complet du territoire, et puis évidemment, solitude, vide des apparences, du non-dit comme du non-vu.

Ces poèmes sont également traversés par la lassitude, avec quelquefois, des pointes de dérision comme, par exemple, dans ce poème :

« tes insurgés sont bons
et
puisqu'ils sont là
cours les aimer

cela fait une armée toujours

toi qui n'as pas idée
tu peux aller combattre »

Étienne Paulin me semble aussi être passé maître dans l'art des petites touches (d'ailleurs, il n'y a presque jamais de majuscules, ici) et de l'équilibre à trouver entre ces mots, qui sont noyés dans du vide.

Extrait de « 30 poèmes » d’Étienne Paulin :

« je suis au paradis de la tristesse. partout volète le temps mort
et le feu ne prend pas : il danse, il n'a pas pris.


l'amour et les larmes volages
sont morts         le vent les tape
biffe les rêves


l'été s'endort en quarantaine
le docteur dit tout vendre alors on vend tout


tout se passe
aux confins sans nous »

Si vous souhaitez en savoir plus sur « 30 poèmes », d’Étienne Paulin, qui est vendu au prix de 10 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://www.editionshenry.com

« Le pays de l'enfant ocre », de Michèle Capolungo


Publié par les éditions Vagabonde, « Le pays de l'enfant ocre », de Michèle Capolungo, n'est pas, comme je l'ai cru d'abord, un recueil de poèmes, mais le récit autobiographique du retour de l'auteur à Madagascar (et dans une moindre mesure, au Vietnam).

Il s'agit donc beaucoup plus qu'un récit de voyage, car Michèle Capolungo part ici à la recherche de son passé, puisqu'elle a vécu durant son adolescence avec sa famille à Madagascar, ayant un père militaire.

Dans « Le pays de l’enfant ocre », la forme suit avec bonheur le fond. Évitant une progression trop linéaire, l’auteur mélange avec bonheur souvenirs et présent, dévoilant peu à peu ce qui fut sa vie en pays désormais étranger.

Et ses incertitudes viennent à la fois du passé et du présent, et plus particulièrement de l'approximation de ses souvenirs, à jamais en partie enfuis, ainsi que de sa difficile place à tenir vis à vis des autres.

En effet, les habitants de Madagascar ne voient en elle qu’une simple touriste, soit un « robinet d'argent », alors qu'elle voudrait appartenir encore à ce pays et à ses habitants.

Ces sentiments mélangés sont décrits avec finesse et justesse dans « Le pays de l'enfant ocre ».

Extrait de ce livre :

«   Je pressens déjà que ce retour ne m'octroie aucune place. Dépassée dans ce pays quitté depuis si longtemps, craignant tout écart colonialiste, je m'impose une posture compassée. Que sais-je de mon passé ?
   Quelques quarante ans plus tard, mes pieds foulent à nouveau le sol malgache et je guette une brise que je ne sens pas. »

Si vous souhaitez en savoir plus sur « Le pays de l'enfant ocre », de Michèle Capolungo, qui est vendu au prix de 8,50 €, rendez-vous sur le site de son éditeur : http://www.vagabonde.net

vendredi 5 mai 2017

« On dirait que le temps tourne en rond », de Charles Desailly

Prix des Trouvères 2017, Grand Prix de Poésie de la ville du Touquet (jurés lycéens), « On dirait que le temps tourne en rond », de Charles Desailly, publié par les éditions Henry, dresse le bilan provisoire d'une vie.

L'originalité de ce livre tient justement à ses forces d'opposition.

En effet, la première partie, intitulée « La tentation du temps zéro, l'enfance » décrit l'enfance comme un moment, sauf exceptions, merveilleux ou, du moins, poétique. Cette combinaison, bien qu'elle soit très bien rendue, n'est pas rare en poésie. Cependant, il est aussi rare que l'enfance soit connotée de manière négative.

Malgré tout, avec les deuxième et troisième parties, intitulées respectivement « L'épreuve du désir » et « Les heures épuisées », le bilan positif semble s'inverser, l'âge venant, après le temps intermédiaire de l'incertitude.

Cette vision de la vie ne cherche donc pas à nous bercer d'illusions, n'essaye pas de trier le bon grain de l'ivraie. Hélas, il faut l'avouer, cette expérience me semble plutôt courante (d'ailleurs, ici, le pronom indéfini « on » est très souvent employé), mais elle est peu rendue en poésie, surtout dans un même parcours de lecture.

Le style de l'auteur, Charles Desailly, est on ne peut plus clair, même si les images sont très souvent présentes, ces deux caractéristiques rendant la lecture plus agréable.

La lecture agréable tient aussi au format des poèmes.

Là encore, bien que chaque texte contienne plutôt des versets que des vers, il en ressort une impression générale de brièveté. Car l'unité de valeur n'est pas ici le poème, mais plutôt la phrase qui le compose, celle-ci pouvant être facilement isolée des autres qui l'entourent.

Extrait de « On dirait que le temps tourne en rond », de Charles Desailly :

«    Les trous de repli sont des heures chargées de ciels noirs.
      Les trous nous signifient la fragilité du temps l'espace figé dans la membrane de l'absence.
      Un vieux rêve caresse l'ankylose de l'enveloppe.
    Par nuit traversée d'étoiles on aime l'idée du corps frissonnant les mots vont à l'épaisseur du manque à la fragilité des disparitions.
      Ce qui tombe dans le trou n'est que le reflet de nos vies faciles.
      Le silence sans voix nous protège du voyage programmé.
     Nos défaillances ressemblent à des terres brûlées et longtemps nous traînons à l'assaut des jours emmurés. »

L'illustration de couverture est d'Isabelle Clément.

Ce livre est préfacé par Jean Le Boël, qui rend compte des délibérations du jury des lycéens.

Pour en savoir plus sur « On dirait que le temps tourne en rond », de Charles Desailly, qui est vendu au prix de 10 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://www.editionshenry.com/