mercredi 3 août 2016

"Le ciel déposé là", de Jean-Baptiste Pédini


Avec "Le ciel déposé là", de Jean-Baptiste Pédini, c'est l'histoire de tout un monde qui s'écrit à partir du ciel, ce dernier jouant le rôle d'un miroir dans lequel se reflètent hommes, autres mammifères, choses, bref, tout le reste. C'est un monde épuré, dont le portrait est dressé en quelques lignes, dans ces poèmes en prose, aux phrases courtes. Mais chaque détail frappe le lecteur, comme autant d'annotations qui dessinent le croquis de l'ambiance, ne négligeant pas même le moindre son.

Il ne se passe rien, souvent, mais il n'est pas certain que cela dure. Comme souvent, dans les textes de Jean-Baptiste Pédini, le poète est un observateur tapi dans un coin, mais son œil semble redouter que quelque chose de grave, ou plutôt de bouleversant, se produise. Quelque chose qui casserait l'équilibre précaire du monde.

"Le ciel déposé là", en résumé, c'est un peu le calme avant la bataille (qui ne se produira sans doute jamais, et tant mieux) ou après (lorsque tout rentre dans l'ordre).

Extrait de "Le ciel déposé là" :

"C'est cette distance qui saute le plus aux yeux. Une ombre flâne dans les blés. On entend un bruissement. Les pierres claquent. L'humeur décline. La luminosité s'écrase tout au fond de sa niche, déjà prête à ronger le jour."

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Le ciel déposé là, de Jean-Baptiste Pédini, qui est vendu au prix de 9 €, il convient d'écrire à son éditeur : "L'Arrière-Pays", 1 rue de Bennwihr 32360 Jégun.

mardi 2 août 2016

« J'écris », de Jacques Morin


Ce recueil de textes, édité par « Rhubarbe », regroupe des chroniques écrites entre 1974 et 2014 et précédemment publiés ailleurs.

Leur auteur, Jacques Morin, qui anime la revue « Décharge » depuis 35 ans, y parle d'écriture, à travers son expérience personnelle de poète ayant publié des livres, mais avant tout, en tant que revuiste.

Autant reconnaître d'emblée qu'il sait de quoi il cause. Pour moi, qui m'occupe de « Traction-brabant », ces textes résonnent comme autant de retour aux fondamentaux, qui se définissent comme des impressions reconnues depuis mon entrée dans le petit monde de la poésie. Il n'y a donc pas là de règles à suivre (par pitié, non !), il s'agit plutôt de réflexions que j'ai faites miennes depuis longtemps, sans pour autant toujours les exprimer avec précision, comme elles sont ici fixées.

Pour autant, ne croyez pas que ce volume ne s'adresse qu'aux animateurs de revues. Les auteurs y trouveront des expériences communes à leur pratique solitaire de l'écriture. Et cela ne leur fera pas de mal de passer de l'autre côté du miroir : de celui qui fait autre chose que d'écrire.

On trouve aussi dans ce livre le passage du temps : d'un anarchisme aigu à quelque chose de plus tempéré, mais qui ne renie pas ses origines.

Je pense pour ma part que l'esprit anarchiste devrait toujours animer la personne qui se lance dans la création d'une revue ou d'une maison d'édition. Si ce discours peut paraître démodé à certain(e)s, à mes yeux de lecteur, il me semble tout naturel, car cet anarchisme-là relève plus, selon moi, de l'artisanat que d'une envie forcenée d'en découdre avec un quelconque pouvoir.

Il s'agit plus de montrer que l'on peut aussi exister par la poésie, que d'imposer ses vues aux autres.

« J'écris » s'achève par une sorte de parabole humoristique sur la fin de l’écriture, intitule « Après tout ». Un pied de nez à tout ce qui précède.

Extrait de « J'écris », une réflexion qui résume bien l'ambiance de ce livre, les pieds sur terre et néanmoins dans la poésie  :

« Némésis

Sur le problème du nombre des revues et de leur peu de lectorat respectif, je pense qu'il faut s'affranchir de l'enflure de l'ambition. Nous ne sommes que des grenouilles qui coassent chacune dans une mare, celles qui veulent se faire plus grosses que le bœuf risquent l'éclatement pneumatique. Nous n'avons qu'un petit volet de lecteurs, quelle importance ? Ce n'est pas en additionnant ces différents publics que l'on obtiendra une énorme masse de lecteurs, d'une part parce que certains lisent plusieurs revues et d'autre part parce que chacun trouve en telle revue tel attrait qu'il ne retrouverait sans doute pas dans une grosse machine plus impersonnelle. C'est le charme de l'artisan contre la froideur de l’industriel. Ensuite, je crois qu'on peut jeter plusieurs passerelles entre des revues voisines ou complices, des ponts qui permettent de nous relier, sans pour autant nous agglomérer en une seule entité. (...) »

Pour en savoir plus sur « J'écris », vendu au prix de 12 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://www.editions-rhubarbe.com/

jeudi 28 juillet 2016

"Ligne ", de Fabrice Farre


Ici, d'emblée, titre et support se correspondent dans leur sobriété : « Ligne », cycle de 20 courts poèmes en vers libres, est fait pour entrer dans le format des éditions de « La Porte ».

Il s'agit là sans doute, d'un retour au pays des origines maternelles, le recueil étant dédié « à Teresa, ma mère ».
Il s'agit surtout d'une traversée que rien n'arrête dans sa transparence. L'endroit ne semble pas désagréable à visiter, mais semble faire douter de la réalité de celui qui le traverse.

D'ailleurs, je ressens dans ces vers un parti-pris d'objectivité apparente (jusque dans la numérotation des textes), qui sonne d'autant plus naturellement que, dès le milieu du poème, il est régulièrement débordé par le regard personnel de l'auteur sur sa propre description des choses.

Au final, demeure l'impression tenace, dans laquelle se reflète le lecteur, de n'être de nulle part, d'autant plus que la mère est absente.

Cette impression est confirmée par ces deux vers de Pétrarque mis en exergue : « Hélas, sort douloureux, demeurer me torture, et fuir ne me secourt ».

Extrait de « Ligne », de Fabrice Farre :

« 18. Dissolution

Peux-tu me céder la fenêtre
qui me donne à voir de l'autre côté
de la ligne morne.
Je suis prêt à me dissoudre
pour que le paysage me gagne.
Au bord de mes dernières limites
je me répands bientôt comme un liquide
poussé par la joie
de verser longtemps et de ne se mesurer qu'à l'oubli ».

Si vous souhaitez lire cet ensemble de beaux poèmes, « Ligne », vendu au prix de 3,80 €, vous pouvez écrire à l'éditeur : Yves Perrine, 215 rue Moïse Bodhuin 02000 LAON.

jeudi 21 juillet 2016

« Femme(s) passagère(s) de l'est », de Sylvie Durbec


Publié par les éditions p.i.sage int.érieur, « Femme(s) passagère(s) de l'est" est un recueil de poèmes dont l'optimisme de ton vient de la propension de ses textes à se transformer en contes, voire en comptines (surtout en sa troisième partie, intitulée « Un voyage aux petites plaines en compagnie de la voleuse d’enfants »).

Et pourtant, il ne s'agit pas de contes en réalité, loin s'en faut.

A la base, dans ces trois histoires « vielle géographie sans », « Autre passagère de l'est » et « Un voyage aux petites plaines en compagnie de la voleuse d’enfants », il y a toujours une séparation familiale et avec le territoire, pour ces personnes venues de l'est (jusqu'à la lointaine Sibérie), allusions à des migrations anciennes ou récentes. Bien sûr que cela est difficile à vivre. Mais droit du sang et droit du sol s'effacent au profit de la compréhension mutuelle pouvant exister entre l'auteur et ses personnages.

C'est que la géographie se lit dans un visage comme s'ouvrent les pages d'un livre.

Dans ce recueil, le lecteur sent que les mots sont autant de routes qui permettent de joindre diverses histoires. C'est bien pour cela que l'auteur, et tout particulièrement dans les poèmes aux vers courts des deuxième et troisième partie, mélange, comme le font les enfants, des objets hétéroclites entre eux, objets ou animaux familiers : armoires, seau, ours, avec en toile de fond, cet apprentissage du vivre ensemble à l'école.

Au final, il semble que l'histoire familiale personnelle de l'auteur se reflète dans ces errances décrites et contribue à les aplanir davantage avec le temps et les mots.

A noter également les dessins (également de Sylvie Durbec) faussement naïfs en raison de leur absence de perspectives, préludant à chacune des trois parties du livre, et qui résument l'univers de ces poèmes.

L'illustration de couverture est de Fotolia. En outre, « Femme(s) passagère(s) de l'est » contient une postface de James Sacré (et une préface de l'auteur).

Extrait de ce livre de Sylvie Durbec :

« cette femme a un corps de sibérie si lent
à charrier seaux de charbon et de neige
OURSONS BELETTES ET BISONS
qu'elle aligne le long des murs sur des bancs
pour expliquer la lettre A puis la lettre B
dessiner hutte et petits bedons bedaines
chantonner rigodon dondaine fil de laine
toutes ces lettres de feuilles et de plume
enclosure volière pitres et tire-bouchons

(fous rires dévalant hors de l'école
glissades roulades et débandade) »

Et pour en savoir plus sur « Femme(s) passagère(s) de l'est », de Sylvie Durbec, vendu au prix de 10 €, contact : http://www.p-i-sageinterieur.fr 

« Je n'ai jamais été mais il est encore temps », de Natyot


Publié par les éditions Gros Textes, « Je n'ai jamais été mais il est encore temps », de Natyot est un recueil de poèmes qui ne cache pas ses caractéristiques. Illustré par une belle couverture couleur d'Eugénia Loli, ce livre se remarque d'emblée. A l’intérieur aussi, ça bouge beaucoup.

Tout d’abord, c'est l’œil qui lit les poèmes en les parcourant sur toute leur surface.

Denses et en même temps remplis de reprises « musicales » ou émaillés de polices de caractères différentes, ces textes sont faits pour être lus à voix haute, car ils fonctionnent sur le mode de la prolifération verbale. Ce qui ne les empêche pas également d'être agréables à lire avec sa voix intérieure.

Attention, il ne s'agit pas uniquement de brillantes improvisations : ces textes ont du contenu. Ils reproduisent à la fois le discours de l'auteur et celui des contraintes sociales : par exemple, toujours mieux faire, ou travailler plus vite, ou être toujours dans la nouveauté : faire les beaux en un mot.

Il y a aussi, dans ces poèmes, un clin d’œil aux tics de langage, tel ce « bon » en caractères gras qui rythme l'un des textes.

En définitive, le lecteur est satisfait de se rendre compte que ses pensées secrètes peuvent être partagées par d'autres personnes. Cette satisfaction peut venir justement de l'insatisfaction qu'il y a parfois à constater que l'on n'a pas pu vivre tous les rôles que l'on voudrait tenir dans sa vie, comme dans ce texte qui débute par « je n'ai jamais été farouche mais il est encore temps... »

Je signale enfin la présence des illustrations intérieures, qui sont également de Natyot et constituent la traduction en noir et blanc et couleurs de ses pensées. Il s'agit d'arbres, dont seule la silhouette couleur est définitive. Le dessin en noir et blanc autour traduit la façon dont cet arbre peut grandir...Bref, comme une illustration de notre propre vie qui peut proliférer en tous sens. Une belle promesse d'épanouissement.

L'artwork est de Sidonie Grafik.

Extrait de « Je n'ai jamais été mais il est encore temps », de Natyot :

« PRESENTE !
je suis présente. je le dis plusieurs fois. PRESENTE PRESENTE PRESENTE comme ça je le sens bien. j'y suis bien. je ne me moque pas. je fais en sorte. je me fais l'appel. le rassemblement de tout moi ensemble. on est là. on se tient. on s'y tient. on a de quoi tenir longtemps. je sais l’importance. ne pas être ailleurs quand on est là c'est important. PRESENTE de toutes mes forces PRESENTE à perdre haleine PRESENTE avec ma peau avec mes organes avec ma respiration qui fait le boulot à merveille avec les habitants du crâne avec mon noir immense avec ma langue pour le dire PRESENTE je grouille. j'abonde. je pullule. j'y suis. je suis dans le maintenant. dans le maintenant avec les autres. les autres présents qui veulent bien se donner ma peine. je n'ai pas envie d'arrêter. arrêter ce serait moche. complètement banal. dans l'air du temps. je n'ai pas envie d'être dans l'air du temps. je veux être PRESENTE. je tiens le coup. je prends le temps entre mes dents et je serre. ça ne fait de mal à personne ce n'est rien d'autres que les secondes. et il y en a des tonnes. pas la peine de compter crois-moi. il y en a des tonnes.
Je serre fort »

Pour en savoir plus sur « Je n'ai jamais été mais il est encore temps », de Natyot, qui est vendu au prix de 10 €, contact : https://sites.google.com/site/grostextes/ 

mardi 5 juillet 2016

« Les mots perdus » de Thomas Vinau

« Les mots perdus », de Thomas Vinau, courte série de 7 poèmes publiés par les éditions « La Porte », font sans nul doute référence aux mots de la poésie, au sens large du terme, ces mots ne formant pas forcément poème, mais expression du cœur.

En effet,  par opposition, sont exclus d'autres types de mots, caractérisés naturellement par le mensonge : « pas des mots de politiciens… »

Il y a une contradiction apparente dans le fait que ces mots perdus sautent toujours aux yeux, sous forme de traces, mais sans jamais pouvoir produire tout leur sens, qui se retrouvent en miettes.

Ce sont bien ces mots là, qui, à cause de la violence avec laquelle ils sont expulsés, perdent une partie d'eux-mêmes en cours de route.

Cette impression, traduite en images, est connue de maints poètes. Cette impression que la poésie décisive reste toujours à écrire (ou à dire), et que, quand bien même elle le serait, n'est jamais comprise comme elle devrait l'être par les autres : expression du cœur, justement, ou plutôt, urgence vitale.

Extrait de « les mots perdus » :

« Quand on est seul au fond
tout au fond
de son propre océan
les mots perdus
remontent à la surface
comme des bulles d'oxygène
et nous laissent seul au fond
tout au fond
de son propre océan ».

Pour vous procurer « Les mots perdus », de Thomas Vinau (prix : 3,88 €), vous pouvez écrire à l'éditeur : Yves Perrine, la Porte, 215 rue Moïse Bodhuin 02000 LAON.

mardi 28 juin 2016

« Boule à facettes », de Cédric Bernard

Édité par « Derrière la salle de bains », ce très court texte de Cédric Bernard est une réussite stylistique.

A travers l'image de la boule à facettes, l'auteur évoque la promiscuité des corps, qui se cherchent les uns les autres dans un espace restreint.

D'ailleurs, le terme de boules renvoie tout particulièrement aux testicules des messieurs !

Il y a si peu de place entre les corps que les mots ont tendance à se chevaucher entre eux, provoquant des élisions.

En voici un extrait :

« Nous portons de trouver de chercher voulons traverser les facettes les reflets les mises abîmées de nos paires de boules à facettes portées entre les cuisses tenues dans nos cages tournantes dans nos têtes. Nous rentrons dans les coins d'ombre des autres suivons leurs rais ancrés éclairons à la lumière de leurs recoins démettons nos mains nos yeux en avant. A agripper des encres familières. »

La photographie de couverture est de Marie-Laure Dagoit.

Pour en savoir plus sur "Boules à facettes" de Cédric Bernard, vendu au prix de 6 €, contact auprès de l'auteur : lesmotsdesmarees@gmail.com