mercredi 22 février 2017

"Un homme pend", de Jérôme Bertin


Publié par les éditions « Le feu sacré », « Un homme pend » de Jérôme Bertin s'inscrit dans la continuité des autres livres que j'ai pu lire de l'auteur, notamment édité par Al Dante.

C'est de l'écriture trash, héritage lointain d'un Louis-Ferdinand Céline, mais transposée dans le monde d'aujourd'hui. Il s'agit de carnets de marginalité complète totale, qui décrivent des instants oscillant entre solitude, dèche, lendemains qui font mal à la tête, obsessions sexuelles, atmosphère poisseuse et crépusculaire des grandes villes (Lille, Marseille) occupées par la pauvreté.

L'avantage est qu'« Un homme pend » se lit bien, car les pavés en prose sont entrecoupés de poèmes en vers très courts, voire en mots coupés :

« la couche d'ordure
recouvre
le nouveau-né

bien au froid
il pleure
mais
n'a encore rien vu
une chienne veut

lui manger la
langue
et ce sont

toujours des
chiennes qui veulent
nous

empêcher de
gueuler
notre dégoût

des prêtres
en mini-
jupes
qui nous
sucent
jusqu'au fond jusqu'

aux nerfs
jusqu'
au silence (...) »

Jérôme Bertin a aussi le sens des formules qui claquent pour décrire la poisse et le désir sexuel, de quoi passer - presque paradoxalement, malgré le malaise - un bon moment de lecture.

Par exemple : « ( …) Avec mes énormes sabots. Saboteur de joie. Vendeur de mensonges éhontés. J'ai hanté leurs nuits tantôt avec brio, tantôt avec Bidou, mon fidèle camarade de crasse. Tantôt romantique. Tantôt têtard à queue. Toujours bâtard du vide. À renifler la première culotte qui passe. Infidèle et félon. Toujours à sentir le bon filon. Même dans les bas filés d'alcooliques à groin. Là où la misère gronde (...) ».

La photographie de couverture est de Maxime Ballesteros.

J'en profite pour signaler le soin apporté par les éditeurs à cette publication (format, papier, police de caractère utilisée) et la devise de l'éditeur : "Malheur à qui fait croître le désert".

Si vous souhaitez en savoir plus sur « Un homme pend », de Jérôme Bertin, qui est vendu au prix de 9 €, contact sur le site de "Le feu sacré" : http://www.lefeusacreeditions.com/

vendredi 27 janvier 2017

« Le soir on se dit des poèmes », de Thierry Radière


Publié par les éditions Soc et Foc, « Le soir on se dit des poèmes », de Thierry Radière, est un livre de poèmes où se mélangent tous les rôles. Je parle ici des rôles d'enfant et de père. En effet, parfois, il arrive que des poèmes semblent avoir été écrits par l'enfant. D'où leur côté plus direct et familier.

Bien sûr, le lecteur comprend qu'en fin de compte, c'est le père qui revit sa propre enfance. Et plus simplement, il décrit les rêves de son enfant.

Mais là encore, les rêves semblent déborder sur l'existence. À travers ces rêves, ces histoires que l'on raconte avant le sommeil, c'est le mode de vie qui se trouve chamboulé. Pourquoi ne pas désormais se déplacer en trottinette, pourquoi ne pas changer tous les jours les draps de son lit, pourquoi ne pas dormir au moins  une fois à la belle étoile ?

Même si les impératifs du réalisme à la mode reviennent vite au galop, c'est une bien jolie chose de pouvoir redevenir enfant quand on est adulte.

La tendresse qui traverse chacun des poèmes qui composent « Le soir on se dit des poèmes » le prouve.

En voici un extrait :

« jouets

il n' y a pas besoin d'attendre l'arrivée du soir
pour écrire le soir
tous les jours avec toi
des lunes sortent de ma tête
se posent sur le balcon
parce que tous les poètes savent que la poésie
est un gigantesque mensonge
nécessaire
à la vérité qu'on n'arrive pas à dire
et je te regarde sans que tu le saches
jouer dans ta chambre
au papa et à la maman
avec des ours en peluche
et des baigneurs en plastique
à qui tu expliques en surarticulant que s'ils ne sont pas sages
ils n'auront pas d'histoire
juste avant de dormir
et je me demande si tu imites l'écrivain
où tes parents fatigués par leur journée. »

Je signale que les illustrations de José Mangano (dont celle de couverture), sur papier glacé, contribuent à faire de ce livre un bel objet.

Pour en savoir plus sur « Le soir on se dit des poèmes », qui est vendu au prix de 12 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://www.soc-et-foc.com 

mardi 10 janvier 2017

"Dopamine et consœurs" de Christophe Lévis



Edité par l'Harmattan dans la collection "Poètes des cinq continents" et préfacé par Christian Saint-Paul, "Dopamine et consœurs", de Christophe Lévis, restitue avec précision les vibrations d'ordre sismique éprouvées plus ou moins par chacun d'entre nous, et qui nous font osciller entre désespoir et révolte.

Ainsi, les préoccupations de l'auteur débouchent sur celles de la plupart des gens, qui, même s'ils ne s'en rendent pas compte, essayent de continuer à vivre dans un monde de plus en plus violent, livré par exemple aux extrémismes religieux ou politiques d'une minorité de personnes.

Le style de Christophe Lévis, qui tend à se décanter au fur et à mesure des publications, n'a heureusement pas perdu de sa puissance peu commune.

Extrait de "Dopamine et consœurs" :

"la cataracte scindée par trop
de gel
j'écorche ma langue
à vous dire pourquoi
ce soir il neige
sur les élans novices
du palefrenier grossiste
vendeur de merde et de purin
et les gosses en redemandent
enfilent leurs doigts dans les prises
délirent à droite
délirent à gauche
vont et viennent
prêcher la rage
comme de petits rats crevés
ils dérivent
seuls
dans des courants alternatifs
j'ai mal"

Pour en savoir plus sur "Dopamine et consœurs" de Christophe Lévis, qui vendu au prix de 10 €, contact sur le site de l'éditeur (ce livre peut être commandé en librairie également) : http://www.harmattan.fr/

"Espaces de respiration", de Séverine Langlois


Édité par « Le Manège du Cochon Seul », « Espaces de respiration », premier recueil publié par Sévérine Langlois, montre une écriture originale, s'agissant de la façon dont la réalité est appréhendée.

En effet, si la nature est apparemment très présente dans ces poèmes, il ne s'agit pas d'une nature « naturelle », mais plutôt organisée par sa décoration.

Il y a plusieurs indices permettant de caractériser cette organisation de l'espace : emploi de verbes à l’infinitif, ambiance ludique, présence de fées, de princes, bref, de personnages qui ne sont pas là par hasard, à l'exemple de cette rockeuse qui se met en scène dans l'un des poèmes publiés.

Les mots « théâtre » ou « rite » sont également employés.

Ainsi, cette animation de l'espace contribue à le rendre plus vivant, lui donne des couleurs, le protège. Il permet, en fin de compte, au sujet du poème d'y respirer, donc d'y vivre. C'est aussi une manière d'aller de l'extérieur à l'intérieur de soi-même.

Extrait de ces « Espaces de respiration », de Séverine Langlois :

« Femme dans le train

Assise sur le côté gauche de la banquette
dans le sens inverse de la marche du train
elle laisse un espace entre la fenêtre et elle

Un livre occupe cette place libre
Dehors, l'orage a fini son courroux.

Le train file vers un ailleurs
La femme à chapeau a revêtu sa robe noire
Son col remonté ne laisse pas deviner
le teint de sa peau
Elle ose livrer ses mollets puissants et croisés

Toute entière fermée au monde
elle relit son texte
elle sait parfaitement les césures
les espaces de respiration

Son chapeau la protège des lumières artificielles
dans le paysage des villes

Elle continue à penser
qu'il existe un moment dans la nuit
où le temps s'immobilise en même temps
chez chacun de nous

un moment où l'inspiration cesse et
l'expiration reprend
cet espace où
le corps habite le silence

Elle pourrait reprendre le train suivant
dans le sens opposé

L'idée de quitter le confort moelleux de ce wagon
est difficile

aussi difficile que de quitter
cet espace-temps où
le monde se lie
dans la fragilité et la puissance d'une seconde ».

J'ajoute que le livre est préfacé par Stéphanie Bara et que l'illustration de couverture est une photographie de Pierre Bastide.


Pour en savoir plus sur « Espaces de respiration », de Séverine Langlois, qui est vendu au prix de    10 €, vous pouvez contacter l'éditeur : Le manège du Cochon Seul Éditeur, 8 rue des Grands Champs 58000 NEVERS.

samedi 7 janvier 2017

"Dans la course, hors circuit", de Murielle Compère-Demarcy


"Dans la course, hors circuit", de Murielle Compère-Demarcy, vient d'être édité par les Editions Tarmac, dans la collection "Carnets de route".

Illustré par Jacques Cauda, cet ensemble de poèmes retranscrit les rapports sociaux de travail existant entre exploités et patrons dans une perspective résolument tectonique. 

Autant dire que ce n'est pas de rigolade, car malgré tous les efforts des médias pour présenter la chose de manière agréable, la lutte des classes existe toujours, même si elle n'oppose, en définitive, que des pauvres aux riches.

Ces frictions sociétales se répandent hors du monde du travail, dans la société toute entière, par la supériorité de la vitesse numérique sur l’adaptation des lois.

Et au milieu de tous ces impératifs de productivité, l'être humain, lui, survit comme il peut, avec ses ennuis plus ou moins personnels, les maux hérités de sa condition, à la fois "Dans la course" et "Hors circuit".

Malgré cette présentation de fond, n'allez pas croire que le texte de Murielle Compère-Demarcy ne serait pas poétique.

Bien au contraire, à travers d'amples poèmes (de plusieurs pages), il déploie ses images en rythmes, tout à son sujet, sans chercher à nous faire prendre des vessies pour des lanternes.

Extrait de "La fatigue de l'effeuillée"  (le début) :

"Le monde marche nos têtes sur le sol
à l'envers
une veste de soleil & de pluie
en peau retournée de velours
brûlant ou douche froide
abats de nos apparences
on en oublie fatigués
de numéroter nos abattis

Le monde marche affublé de nos lunettes de soleil
à brûler la peau ce soleil glacé
la boule à zéro en plein ciel
nos rêves arrachés de sous nos paupières
en plein cœur
décollés de nos rétines
l'espoir dénudé
balayés d'un revers de main
la mer pourtant au bout
de la rue de l'image
sur le transat d'un Atlantique accroché
à des escales pas claires de capitaines Fracasse
version 21e siècle
fracassés sur des digues
à la ramasse
leur faux Atlantique accroché
aux climats délétères des voiles de fatigue..."

Pour en savoir plus sur "Dans la course, hors circuit", de Murielle Compère-Demarcy, qui est vendu au prix de 8 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://www.tarmaceditions.com/

"C'est assez", de Josiane Gelot



"C'est assez", de Josiane Gelot, illustré par Patrick Bachs, est un bref recueil autoédité, que j'ai trouvé particulièrement réussi, avant tout pour son rythme d'écriture, et le rapport existant entre textes et images, tout autant rythmé.

En résumé, on sent qu'une histoire progresse ici dans l'espace de la page (en format paysage).

Et ce texte bref, mais dense, se lit avec facilité, ce qui participe du plaisir de le découvrir dans le flux de la lecture.

Le titre de "C'est assez" est un jeu de mots, car il renvoie au terme de "tas", dont il est question.

On pourrait même y voir le terme de "cétacé", tant les tas, avec leur balourdise, ne représentent pas a priori, des objets poétiques. Et pourtant si, justement ! Car tous les tas ne sont pas uniformes, il y en a de plusieurs sortes...
D'ailleurs, même si cela est moins drôle, le tas est tout ce qui reste de nous, une fois morts.

En voici un extrait :

"Voyez les dunes, là-bas...

Dunes du nord
Geste de sable
Sable salé verdi
Herbe ensablée blanchie.

Leur dos bien peigné
leur élégance paysagère
Ce drapé noir
Terribles terrils...."

Mais je ne vous en dis pas plus sur ce poème (car "c'est assez !")... Si vous souhaitez vous procurer "C'est assez", de Josiane Gelot, le mieux est d'écrire à l'auteur : josiane.gelot@orange.fr

"Carnets d'un petit revuiste de poche", de Jacques Morin


Ma première chronique de l'année 2017 sera pour le "Carnet d'un petit revuiste de poche", de Jacques Morin, édité par "Les Carnets du Dessert de Lune".

Comme cela est expliqué sur la feuille volante qui l'accompagne, ce petit livre est reçu en bonus pour les abonnés de la revue "Décharge".

Je ne sais pas si ce carnet parlera autant au "simple" lecteur et "auteur" de la revue qu'il a pu me parler, alors qu'animant "Traction-brabant", je suis confronté en partie à des contraintes similaires.

Il le faudrait pourtant, car il me paraît préférable que les auteurs, de façon à ce qu'ils gardent les pieds sur terre, se mettent à la place de ceux qui les publient.

Et dans ces quelques pages sont expliquées très clairement les caractéristiques de l'oeuvre de revuiste.

Son rapport au temps, toujours contraint, la revue qui imprime sur le revuiste son rythme de vie, le revuiste, également poète, qui n'est plus auteur dans la tête des poètes qu'il publie, quand il devient revuiste, le revuiste qui doit garder la tête froide face aux auteurs qui ne comprennent pas pourquoi tel ou tel texte est mis en avant, qui, bien évidemment, n'est pas représentatif de leur style d'écriture à eux, etc...

Avec son petit format de type bréviaire, le "Carnet d'un petit revuiste de poche" est un livre de résistance, à porter sur soi, et à relire à chaque fois que la foi décline ou que le temps court plus vite que nous.

Extrait de ce "Carnet", et son texte le plus évident à mes yeux :

"Le revuiste travaille sans cesse sur le temps. Chaque numéro est un bras de fer. Il faut en venir à bout tous les trimestres. Ainsi passe année après année. Cette relation au temps est fondamentale, presque pathologique. Il faut tenir coûte que coûte. On sait qu'au moindre décrochement, à la moindre faiblesse, c'est foutu. On ne s'en remettra pas."

L'illustration de couverture est de Claudine Goux et la 4e de couverture de Claude Vercey.

Pour en savoir plus sur ce "Carnet d'un petit revuiste de proche", de Jacques Morin, qui est vendu séparément (de l'abonnement à la revue "Décharge") au prix de 5 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur, http://www.dessertdelune.be/